LIGNE ET CAP

La brume du matin ne s'est pas encore dissipée, elle laisse quelques traces humides sur l'asphalte à notre arrivée au Palais de Justice.

Si l'on peut appeler Palais l'édifice de métal et de verre planté là, comme sorti brutalement d'un tertre, dénué de lien avec la placette d'en face et ses troquets villageois, et sans rapport avec les coquets petits immeubles qui lui tournent le dos.

A l'intérieur, un enchaînement de boîtes coulissantes, de murs et d'angles et de renfoncements, déguise l'espace ; on ne peut trouver la salle d'audience que grâce à une jeune déesse bouclée qui rit bien du labyrinthe.

La salle d'audience glacée nous attend ; elle tiédit à peine vers 9 heures avec les 37 0 corporels des personnes « convoquées », de ceux qui les accompagnent et de leurs avocats.

La Présidente est d'humeur vive et le fait d'emblée savoir au Parquet, aux avocats, à ceux de la défense et des parties civiles et à ceux qui rajoutent des citations au rôle... ah tiens justement un avocat a cité un des prévenus il y a une quinzaine de jours ; cela déclenche quelques remarques, un échange, une demande de jonction, une suspension d'audience. Les parquetiers ne bronchent pas. Mais la tension retombe : la jonction est accordée.

Un peu de douceur s'infiltre dans la salle avec l'arrivée des retardataires : les membres d'une même famille se collent les uns aux autres autour de leur avocate blonde, îlot humain se formant au-dessus d'un dossier jaune vif.

Première affaire : un renvoi est sollicité pour ...chute du prévenu d'une falaise : « Pourquoi votre client n'est-il pas présent ? » - « Madame le Président, il a les deux jambes cassées... (pause), les deux bras cassés... (pause ), la clavicule cassée... (pause) et il a 86 ans. » La victime incrédule, s'entend déclarer que son affaire est renvoyée.

Deuxième affaire expédiée, faute de comparant en défense.

Après un mouvement d'entrée et de sortie des avocats de la troisième affaire que l'on cherche puis que l'on questionne, on appelle la quatrième affaire.

Totalement décontracté, le prévenu approche à petits pas de la barre

Il répond placidement aux premières questions banales de la Présidente.

On sait déjà qu'il va y avoir du spectacle : le prévenu n'éprouve en apparence aucune anxiété, ni même de sentiment ; insaisissable, il ne laisse prise à rien.

Il répondra aussi tranquillement à toutes les questions vivement et rondement posées par la Présidente et toujours en se dégageant de toutes les responsabilités visées par les poursuites, en s'esquivant.

Il s'est donné une ligne de défense : il veut faire plaider la relaxe. Il ne s'en départira pas.

Le magistrat le pousse, elle l'accule : « Répondez-moi par oui ou par non ».

Il continue à s'esquiver.

« Oui ... (pause) ou non ? », insiste-t-elle. Il ne bronche toujours pas.

Elle critique son sens moral «au ras des pâquerettes»; elle remarque que sa maîtrise des outils informatiques en cause est inversement proportionnelle à son absence de moralité.

Il ne vacille même pas.

Il aurait perçu de juteux revenus ?

Mais non, il n'en a pas besoin, dit-il en montrant négligemment son teeshirt et son bermuda très banals.

Il cherchait donc à se faire de confortables revenus illicites !

Mais non, il nie tout en bloc. Tranquillement.

Il est décidément « cap' » de tout, mais ... au fait « cap' » de quoi ? en tout cas pas « cap' » d'admettre que le système judiciaire a rattrapé le monde virtuel sans limites qu'il avait cru pouvoir construire impunément. « Incap' » de reconnaître qu'il s'est bien fichu du monde réel, et qu'il en a bien profité.

Et pas « cap' » d'ailleurs de se priver de ce monde matériel, de ses appareils informatiques, comme le révèle le mobile dernier cri qui gonfle la poche gauche de son banal bermuda.

Et finalement, pour quelqu'un d'observateur, pas « cap' » d'assurer jusqu'au bout, dans le fond, au fond de lui-même, quand il retourne s'asseoir, seul, sur son banc pendant les plaidoiries

Et puisque le prévenu a toujours le dernier mot, il l'admet du reste à la fin de l'audience, en avançant, du bout de ses lèvres qu'il a peut-être commis quelques erreurs...